1ª sessão do Seminário Vergonha, Honra, Luxo, em francês

26/10/2003 12h09

Séminaire de Jorge Forbes Honte, honneur, luxe 1è séance, 9 avril 2003

Andréa Naccache

Traduction Alain Mouzat

Un séminaire tient du pari. Qui y parle n'a pas de garanties en ce qu'il dit - le non-savoir est un présupposé chez celui qui présente un séminaire - et qui écoute, nécessairement, fait signifier le dit. Dans cette rencontre risquée se créent les outils du travail en commun. Il vaudrait mieux qu'il n'y ait pas de "certificat" de participation, suggère Jorge Forbes, que le résultat, pour chacun, ne soit que l'inconfort du risque et l'enthousiasme du pari.
Il y aurait confort, si le séminaire n'était que transmission des conclusions acquises, dans la notoriété du savoir. Mais ce confort n'est en rien psychanalytique.
De même que la fin de l'analyse est une action et non un état; de même que la psychanalyse n'est pas assise sur la stabilité des concepts, de même que l'analyste ne se définit pas par sa théorie d'élection, un séminaire est lui aussi rupture du standard.

Il en fut ainsi, dès la première passe d'arme: quand Lacan ouvrit au public son enseignement, il fut accusé de rompre le secret de l'analyste. Il ne céda pas.
Jacques-Alain Miller, le 23 juillet 1998, s'élevait contre la culture de la pureté des standards. Lui, un lacanien agréé, prenait ainsi position contre ses propres "affaires". Ce texte, dont Jorge Forbes fait la lecture, est en quelque sorte la conclusion de Jacques-Alain Miller à une discussion que tous deux avaient menée: longtemps le mouvement analytique a proliféré en "ateliers agréés", en une Babel où pratiques et opinions étaient admises sous la bannière de Freud, au gré de l'élargissement de la polysémie de certaines formules freudiennes.
Ainsi, "depuis toujours, l'orientation lacanienne est-elle anti-Babel", logiciste. Elle a le mathème comme "voie royale de la raison depuis Freud". Elle n'est gardienne d'aucun dogme, pas même de "l'inconscient est structuré comme un langage". "Elle n'est pas unique, totalisante, totalitaire", mais "elle nomme l'unique langue commune en psychanalyse". Elle fait du choc, du carnaval, de l'étalage de signifiants et de significations la tempête, l'ouragan qui est la voie de surgissement du nouveau. "Nous nous inscrivons dans l'anti-Babel de Lacan, réaffirme Jacques-Alain Miller, dans la nuit du non-concept". Ce texte, commente Jorge Forbes, dit d'un engagement radical dans la cause analytique.
L'obsessionnel efface le nouveau par de vieux mots. L'hystérique, par l'intrigue. Elle n'entend pas ce qui se dit, mais se préoccupe de ce qu'elle voit et imagine. L'option analytique est autre: supporter le risque de la surprise.

Pour une clinique psychanalytique de la personne et de la civilisation du XXIe. Siècle

Ce séminaire sera réalisé avec la compagnie de Renato Janine Ribeiro, titulaire de la chaire d'éthique et philosophie politique, de l'Université de São Paulo. Cependant Jorge Forbes refuse de penser cette interlocution en termes "d'interdisciplinarité": Il refuse le terme, car celui-ci implique une supposition de frontières entre disciplines qui, distinctes, converseraient entre elles, en un contact bien au goût des années 60-70, "pour voir ce qu'on peut faire ensemble".
Il préfère ainsi dire qu'ils sont, Renato Janine Ribeiro et lui-même, des professionnels de l'incomplet, chacun dans un domaine d'action très précis. Lui, en tant que psychanalyste, vise la relation de la personne à sa jouissance. L'outil analytique avec lequel opère Jorge Forbes, en soi, et ceci même quand il porte sur un sujet tel que la guerre en Irak, montre toujours sa face clinique.
Durant ce semestre, sa conversation avec Renato Janine, - conversation qui depuis des années joue un rôle fondamental - portera sur le thème peu académique: Honte, honneur et luxe. En cette séance d'ouverture, Jorge Forbes reprend la conférence qu'il a présenté la veille à Belo Horizonte. Il y parcourt les points centraux de ses préoccupations actuelles, et cette reprise critique à laquelle il procède maintenant - soulignant les points qui lui tiennent particulièrement à cœur - permettra de lancer les bases de la suite du séminaire.
Il importe de montrer que la psychanalyse actuelle est différente de la psychanalyse d'autres temps, que la mondialisation a changé l'homme; que le scandale de la violence aujourd'hui est avant tout à mettre au compte de la surprise, que la clef oedipienne ne régit plus les rapports humains.
O tempora , o mores, dit Jorge Forbes, reprenant l'expression de Cicéron soulignant le scandale de la présence du conjuré Catilina au Sénat. Ô temps!, note que parmi nous existe Busch et son effort d'ajuster le monde au "cercle ovale" de sa pensée. Ô mœurs!, qui font qu'un psychiatre va à la télé recommander plus de rigueur dans l'éducation des enfants, dans la foulée d'un parricide.
Dans sa clinique, Jorge Forbes reçoit le père d'un enfant, d'habitude très gentil, mais qui un beau week-end - sans qu'il y ait eu de circonstances particulières, sans raison déclarée - a mis le feu à son école. En contrôle, il accompagne le cas d'une jeune fille de dix-neuf ans qui, pour faire du shopping avec ses copines, feignant d'être enceinte, demande de l'argent à son petit ami pour faire un avortement.

Le psychiatre de la télé, quand il suggère le retour au châtiment corporel, à la taloche, ne fait que collaborer avec ce monde. Les conséquences ne tardent pas: des enfants d'un collège de la moyenne-haute bourgeoisie de São Paulo, apparaissent le visage marqué des coups reçus à la maison. La critique du film de Spielberg à la barbarie de la surveillance - Minority Report - semble être passée inaperçue.

La brutalité des réactions dérange. D'autant plus que tout cela arrive à des gens comme tout le monde, dit Forbes. C'est comme un écho de l'écrivain brésilien Rui Barbosa: l'homme qui voit triompher le mal a honte de lui-même.
Ces temps de la globalisation nous ont retiré nos anciens critères d'orientation. D'où le suspens, d'où la peur. Hitchcock les distinguait: dans la peur, le danger a un visage, on sait par où il arrive à la rencontre de sa victime; dans le suspens, au contraire, le danger est surprise, à la face imprévisible.
En politique, Bush ne supporte pas la surprise et élit un visage du danger. Il instaure la peur. Le Brésil aujourd'hui a un gouvernement à l'opposé: Lula supporte le suspens, ne nomme pas le mal. Il parvient ainsi à éviter les voies qui amènent au recours à la force. La question politique est, finalement, sujette au traitement par le langage.

La langue découpe l'amorphe du monde comme le filet du pêcheur tendu sur la mer, à midi son ombre quadrillée découpe les eaux. Ainsi le sémioticien, Greimas, explique-t-il l'expérience sémantique de l'homme.

Cette leçon indique qu'il peut y avoir autant de découpages du monde que de langues. Forbes étend cette analogie: les grandes ères de l'histoire sont également dessinées par ce découpage. C'est ainsi qu'il perçoit le découpage en trois ères que propose Alvin Toffler : l'ère agraire, l'ère industrielle, et l'ère globalisée, dans lesquelles le pacte entre les hommes se fonde respectivement, sur la terre, sur l'industrie et, aujourd'hui, sur la communication. C'est cette dernière transition qui nous importe, dit Jorge Forbes, transition qui nous fait passer du monde industrialisé au monde globalisé.

Monde Industriel

D'organisation verticale, le monde industriel considère l'économie déterminante, et, donc, potentialise les chiffres. Pour mettre en oeuvre son critère toujours quantitatif, il fixe des modèles, exige des protocoles. La richesse et le bonheur sont traduits en accumulation. La famille, l'entreprise, la politique, dans ce monde, se structurent de forme pyramidale. Au sommet, bien sûr, se trouvent les centres de pouvoir.

La génialité de la découverte de Freud a été de reconnaître le mode dont l'homme s'insère et prend part au monde. Ce qui implique de penser l'homme et le monde, par principe, décalés, c'est-à-dire, de pointer un élément humain toujours au-delà de la civilisation, inharmonique, et très souvent vécu comme angoisse.
C'est là le présupposé qui amène Freud à proposer un logiciel qui permette de capter les modes du contact entre l'homme et le monde, le logiciel Oedipe. Dans ce programme, le Moi s'organise à partir du Père, qui lui indique le chemin pour arriver à ce qu'il veut, la Mère. Le logiciel de Freud repère des types d'amour [oral, anal, phallique], et traite les thèmes de l'homme industriel: raisons du succès et de l'insuccès, choix de mariage, première relation sexuelle, la religion, la guerre, et, enfin, le malaise dans la civilisation. Freud, un siècle durant, a favorisé la vie sous le régime de cette organisation. Aujourd'hui on en annonce la mort.

Face à cette annonce, les traitements psy sont soumis à un jugement de coût-bénéfice. Il y a un retour aux neurosciences, à la psychiatrie. Les thérapies se diversifient même au-delà de la Babel psychanalytique déjà en place. La psychanalyse a été bien peu défendue. On a pu voir la lâcheté analytique de ceux qui ont utilisé les noms de Freud et de Lacan, seulement quand cela apportait du crédit à leurs travaux.

La proposition de Jorge Forbes est autre: montrer que si les réponses de Freud se sont usées, la question n'en est pourtant pas morte, pas morte la cause freudienne. Nombreux sont les patients qui se diagnostiquent, qui justifient leurs échecs par des formules toute prêtes [telle la patiente que Jorge Forbes avait présentée la semaine précédente, aux stagiaires en perfectionnement de l'Hôpital das Clínicas - celle-ci expliquait qu'elle n'allait pas bien parce qu'elle avait perdu contact très tôt avec son père et que, donc, elle n'avait cherché que la compagnie d'hommes plus âgés...]. Aujourd'hui, la construction interprétative par le complexe d' Oedipe sert à cacher la question psychanalytique, au lieu de l'exposer.
La solution par le complexe d'Oedipe a orienté des traitements qui conduisent au savoir plus, à la puissance du savoir, comme réponse à l'impuissance du patient qui se plaint. C'est l'ambition typiquement industrielle : il y a un chemin par lequel je peux accumuler du savoir, et, ainsi arriver au pouvoir, au contrôle.
Mais il y a une autre voie, plus radicalement freudienne, qui ne soit pas pure répétition des concepts de ce logiciel alors que ceux-ci perdent leur force de ravage originale. Une voie en accord avec la rupture des standards dans la nouvelle ère, voie de la psychanalyse qui conduit au changement du rapport d'une personne à sa jouissance, sans le soumettre à un mode prêt-à-porter.

Monde Globalisé

C'est un monde où le modèle ne s'érige plus en but à atteindre, car les structures étant horizontales, les fonctions tendent à devenir équivalentes. Un monde dans lequel le savoir est un choix, où il n'y a plus le devoir d'acquérir une puissance donnée. Le pacte social est participatif, exige l'innovation, il est circonstanciel. L'accumulation, à présent, implique perte de vitesse, la richesse est dans la combinaison qualitative et non quantitative. La transitoriété des états indique que celui qui accumule ne tend qu'à perdre. Dans les entreprises, dit Peter Drucker, le plan d'une longue carrière ne sert plus à rien: il n'y a pas d'entreprise qui maintienne sa vigueur sur le marché pour plus de vingt ans.
La globalisation est également le temps de l'exception, du moins-un, dans les termes de Lacan. La quantité profuse de réponses importe peu, il en manque toujours une, la seule qui intéresse. Elle est "la pierre au milieu du chemin" du poète Drummond de Andrade, le point où la parole fait silence, où la solution n'est pas donnée, mais à inventer - et une analyse exige de l'analysant qu'il fasse passer sa solution particulière dans le monde.

Dans la x (tout x est sujet àfx "symbolique logique utilisée par Lacan,  f) indique un modèle dans lequel rien n' échappe à l'ordre du fl'ordre  (du phallus). Ce modèle reflète l'ère industrielle pour laquelle toute réponse à toute question a toujours été oedipienne. Lacan avec sa proposition du moins-un, affirme cependant que "quelque chose est en x [ilfx $dehors de l'ordre" (pour reprendre Caetano Veloso), parce que  ). Quelque chose échappe à la règlefexiste au- moins-un x non sujet à  phallique.

Au point où ça échappe, les valeurs et les puissances ne sont pas données, le calcul de coût-bénéfice n'est pas viable, la décision est nécessaire. On n'est plus dans l'univers du domaine de la x, quand les valeurs sont explicites et que lafx "norme, en  x, aufx $démonstration suffit, indépendamment de celui qui la fait.  contraire, est la possibilité de la différence, de la marque personnelle, singulière, de l'a-norme. Option de la psychanalyse.

Donc dans ce monde où quelque chose échappe à l'ordre phallique, un nouveau logiciel est nécessaire. Lacan n'a pas conclu le travail de son élaboration, mais a légué aux psychanalystes le chantier [quand, par exemple, dans le Séminaire XVII il parle de "psychanalyse au-delà de l' Oedipe"] d'un logiciel qui abandonne la primauté du Symbolique pour celle du Réel, qui passe du sens au tact, "de la parole au geste".

La psychanalyse lacanienne implique la personne en ce qu'elle dit, sans rendre de comptes au sens. L'analysant dit "Que je suis bête!", et Lacan le surprend presque gestuellement: "Ce n'est pas parce que vous le dites que ce n'est pas vrai". Il s'agit de responsabiliser la personne pour ce qui est d'habitude traité comme inconscient, comme hasard, comme si cela n'était pas quelque chose d'elle-même.
L'intervention qui vise à la responsabilité est la seule effective pour la psychanalyse dans un monde nouveau, qui présente des symptômes qui échappent à l'interprétation, au sens. Des symptômes formés dans le court-circuit de la parole, dit Jorge Forbes. Il s'agit de la consommation des drogues, en brutale augmentation; de l' échec scolaire, qui n'est plus à mettre au compte de la révolte, mais de l'incompréhension face au futur; de la dépression, alors qu'a été perdu le vieux thermomètre de l'estime de soi qu'a été le Père; et aussi de l'obésité ou de la violence surprenante.

De nouvelles réponses

Pourtant ces symptômes n'ont pas été reconnus dans leur nouveauté. D'où les vieilles réponses sur lesquelles on insiste actuellement: le fouet, dans la discipline recrudescente; la pharmacie, sous l'excuse que tout écart est dû à quelque folie; ou la prière, si l'on comprend que la peur est causée par la possession démoniaque.

Ce sont là des réponses du monde antérieur. C'est pourquoi Jorge Forbes recommande, au contraire, que soit fait le diagnostic de la nouvelle ère. Il y a des solutions spontanées, propres à ces temps, qui peuvent être mises à profit.
Les adolescents aujourd'hui - avec leur musique électronique, par exemple- permettent de comprendre ce que dit Lacan: la parole est un appareil de jouissance monologique. Ils ne s'isolent pas dans l'impossibilité du dialogue, quand les différences émergent. Au contraire, ils parviennent à faire en sorte que des univers radicalement distincts se rencontrent, dans une musique qui est d'un Imaginaire gros de Réel, qui permet le monologue articulé.
C'est le temps du Nouvel Amour, un nouveau pacte de responsabilité non-juridique, qui ne se règle pas sur l'ordre du Père. Dans la famille, ce pacte implique de pouvoir supporter le silence entre les générations. Supporter que les choix des parents dans l' éducation de leurs enfants ne se justifient pas dans des recettes collectives d' éducation. Les décisions sont, inévitablement, singulières. Ce silence - moins-une réponse - incombe également aux professeurs. Un silence de la honte de ne pouvoir s'expliquer, d'être porteur d'une différence radicale: la seule alternative à la violence, au déboussolement.
Dans les entreprises, les temps nouveaux sont marqués par le passage du "business to business", au "marquétique" de l'entreprise-citoyenne. Dans la politique, par la substitution d'un idéal de puissance par un savoir-y-faire avec l'impossible. Dans les rapports en général, l'optimisme permet d'entrevoir la tolérance, le respect mutuel, la civilité, le pluralisme, l'invention. Il y a une ouverture pour la reviviscence de la culture.

Les trois ères de Toffler reflètent trois âges éthiques: un premier, de l'éthique du pacte en vertu de la crainte de Dieu; un second, d'une éthique en fonction du devoir, dans la logique des Lumières, qui accorde la primauté à la raison; et, enfin, le troisième, actuel, de l'éthique du vouloir, dont la seule voie de réalisation est exactement celle prévue par Freud, celle du désir. Éthique qui tend vers son plus haut point lorsque quelqu'un peut vouloir ce qu'il désire.
Dans ce monde nouveau, il peut être dangereux d'insister à récupérer le passé. Il incombe désormais à l'interprétation analytique de pointer des tendances, et, ainsi, de fonder une responsabilité qui touche au Réel - impondérable comme le futur, dans le manque de standards.

Par la parole, la psychanalyse rencontre la limite, qui ne se fait pas d'autorité ou de norme. L'association libre en son mouvement le rend déjà évident: parler librement c'est rencontrer la dureté du mot.

La transmission de la psychanalyse est, au bout du compte, une question de liberté. Le juriste Tercio Sampaio Ferraz Junior, est à ce titre particulièrement éclairant, lorsqu'il propose pour notre époque la formule : "La liberté de l'un commence là où commence la liberté de l'autre" (Estudos de Filosofia do Direito. São Paulo: Atlas, 2002, p. 137). L'analyste doit être libre de ses identifications pour supporter sa position, pour permettre la liberté de l'autre.

A Belo Horizonte, Jorge Forbes a pu la formuler ainsi - complétant la devise de l'État du Minas Gerais: Libertas quae sera tamem, quia enim libertas libertatis finis est : "Liberté encore que tardive, car la liberté est la limite de la liberté".